Une Figuration envisagée avec sa déchirure

 


“ Où est la spécificité du vitrail gothique ? Nulle part absolument. Elle est dans la cuisson de la pâte de verre, elle est dans la longue route des négociants en minerais colorés, elle est dans l’ouverture calculée par l’architecte, dans la tradition des formes mais aussi dans le stylet du moine recopiant sa traduction érigéenne du Pseudo-Denys l’Aréopagite, elle est dans un sermon

du dimanche sur la lumière divine,elle est dans la sensation tactile d’être atteint par la couleur,

et de simplement regarder vers le haut la source de ce contact.”

 

Georges Didi-Huberman, Devant l’image. Questions posées aux fins d’une histoire de l’art, Minuit, Paris,1994

 

 

 


       Une composition comme mille autres moyens de lecture du monde peut dans le seuil de son élan, s’appuyer sur une telle infinité de raisons suffisantes comme images, mots, pensées, ... voire l’écho d’un rêve, pour finalement décider de bâtir un lieu -loci- ou puisse s’articuler légitimement une fabrique. La dynamique qui a principalement nourri la genèse de cette pièce, inaugure mon intérêt pour la méthode de travail avancée par Georges Didi-Huberman. La problématique de l’image ainsi que l’efficience opérée par son statut, forme le nœud principal de son œuvre. Celle-ci se déploie à travers toutes sortes de perspectives paradoxales tissant des liens et passages d’attractions -les plus hétéroclites qu’elles soient- en vue de créer et libérer des tensions fécondes. La fonction, par exemple, de la ressemblance et de la dissemblance dans les figures chez Fra Angelico, le vaste Atlas “muet” d’Aby Warburg ou bien encore la notion d’informe chère à Georges Bataille, sont autant de pistes et de fécondes dispersions qui me dévoilent une ressourceintrinsèque aux champs tramaturgiques qui traversent l’acte de la composition. En effet, au lieu d’énumérer quelques procédés formels et compositionnels, il me paraît plus légitime de présenter certaines traces séminales qui renseigneront mieux sur ma méthode de travail ; cet intime quadrillage d’associations analogiques voire paradoxales qui motive la dynamique de mon écriture. Cette citation résume par ellipse les images qu’elle déploie tant bien à l’échelle de vestiges qu’à celui du vertige d’une encyclopédie déclassante pour dès lors déplier les méandres d’une fonction indirecte. 
 

Il y a donc cette citation. Il y a aussi comme la circonvolution interne d’une dynamique baroque. Il y a son empreinte tactile, et l’étoffe musicale dont elle est empreinte. Mais il y a tout autant le vecteur, -cette voile-rhétorique qui l’anime et la constitue : l’ouïe aiguisée gonfle la voile (Ossip Mandelstam). Cette figure métonymique témoigne en courbe, par glissement de son nécessaire mouvement à l’endroit d’une preuve/épreuve, d’un travail incessant, continu et discontinu sur les matières.

 

Il y a bien sûr également le livre Devant l’image, d’où cette citation est extraite et le contexte des nombreuses questions qui articulent la capacité -dynamique- d’incertitude que nous nous devons de “restaurer” et de formuler, via par exemple certains modèles interprétatifs freudiens, devant l’impouvoir offert par le régime de l’image -sa figurabilité même. Ceci pour alors mieux échapper ou dépasser les schémas et classements institués par l’appareil de censure- d’une trop certaine histoire de l’art; cette autre redingote philosophique dont parlait Bataille. Aussi l’auteur d’avancer qu’il vaut mieux le nuage d’inconnaissance assumé comme tel qu’un simulacre philosophique de la saisie des essences. Cela pour privilégier au contraire, ce que l’écart, la déchirure ou le battement d’un symptôme, préfigureraient comme pistes et inconduites transgressives. Ailleurs, il démontre la puissance des figures chez Fra Angelico :“elle (la figura) ne signifie pas “quelque chose”, mais elle ouvre la signification “en vue de quelque chose” qui, toujours, s’éloigne ou se rapproche, jamais ne se substantifie. C’est pourquoi les figures sont pour proliférer : elles se génèrent les unes les autres, se répandent, décrivent de labyrinthiques trajectoires, comme le travail d’un rêve gigantesque.” Cette pièce est donc l’empreinte d’un travail sur les figures, et per extensio un travail sur le travail de la mémoire (Ars Memoria) - prises dans les voilages de quelques ruines mnésiques ; une composition n’est d’abord qu’une façon de ne pas résoudre, mais de participer à une énigme (Jean Louis Schefer).

 

 

Franck Ch Yeznikian 1996

 

 

 

 

Alessio Baldovinetti - Annunciazione (1466-67) Firenze

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