F I B R Æ

 

(approche)

 

       Ce premier quatuor à cordes, pour répondre à la commande du format radiophonique Alla Breve, se divise en cinq mouvements principaux qui sont chacun d'une durée de deux minutes. Cependant et pour redonner rythme à la forme qu'impose un quatuor à cordes, chaque mouvement principal est à son tour divisé par des sections irrégulières allant de 6 à 60 secondes, tout en participant à un ensemble de gestes ou figures qui donne investiture à une étoffe particulière propre aux mouvements.Le discours employé pour la forme est celui du contraste tant par les tempi que par les modes d'écoutes qu'ils proposent :


-le premier mouvement s'ouvre sur une exposition énergique et condensée de ce qui se retrouvera peu ou proue réarticulé, in processin transgress, au premier plan des lignes narratives du quatuor -en cela une forme d'informe rattrape ce qui viendrait à se stabiliser pour souligner le possible des perspectives via cette peau ou étoffe fibrinée qu'est la texture du tissu musical.

 

-le second mouvement propulse et laisse remonter comme remontrer des éléments du précédant mais via une autre harmonicité dans une métrique des plans davantage séparés (ou moins superposés).

 

-le troisième tranche avec les précédents pour ouvrir à un resserrement de l'ambitus via une réticulation contrapuntique des quatre voix. Le matériau principal de chaque ligne se trouve tropé par un second matériau lequel vient innerver le tissu harmonique naissant. Le principe de trouer la ligne se retrouve peu à peu à l'échelle des mesures pour ouvrir ou relancer l'horizontalité des lignes plus avant.

 

-le quatrième mouvement est le plus déterminant en termes de contrastes à l'écoute comme à la tension qu'il contracte: il s'agit de quatre expositions à partir de la figure du glissando. Contrairement à ce qu'il est habituel de rencontrer par ce geste directionnel, celui-ci est principalement entendu ici dans une tension interne en se concentrant dans un espace intervallique singulièrement restreint de telle sorte que l'impression puisse apparaître comme ressemblant à une harmonie figée ; en fait, les accords ne cessent de progresser à l'intérieur d'une échelle différentielle pour mieux incorporer à ce mouvement, d'imperceptibles tensions dans une constante et sensitive attention ; c'est un peu comme si l'on ralentissait à l'extrême une configuration de gestes (sa chorégraphie), ou bien encore si l'on entendait une harmonie se tendre (lentement se déchirer, fibre après fibre peut-être) ou enfin se séparer d'elle-même (son informe transition), dans une scansion alors microscopique malgré la course d'un curseur temporel rapide et implacable. Cette a priori antinomie d'une course bien que lente ou ralentie à l'intérieur de l'espace restreint qu'elle déploie (le fait de glisser au huitième de ton), affecte également la tension du jeu des interprètes dans l'attention aigüe et la précision obligée qu'elle convoque. Ce mouvement est celui où les quatre sous sections qui le constituent, sont le plus distinctement formulées.

 

-le dernier mouvement reprend, solublement si l'on peut dire, et dans une forme travaillée par la transparence, la sédimentation et l'usure, des contours figuraux ressurgissant alors des précédents mouvements comme pour clore/éclore, dans une condensation plus étirée et dans une vitesse ralentie, une forme qui se dévoile comme en arche.

 

La signification du titre, qui comprend cinq lettres, signale l'importance que peut avoir à la fois la vue et le toucher dans ma perception à travers la musique. Si la musique au dire de François Nicolas, ne pense pas seule, elle ne saurait per extensio, pouvoir sentir seule ; FIBRÆ renvoie à la fibre comme aux acceptions textiles et anatomiques (fibræ lentis notamment) qui la travaillent. Sous ce titre, deux mots issus d'un poème de Pierre Dalle Nogare traduisent en métaphores éprouvées, l'élan précompositionel qui aura instruit dans ses fibres ce présent quatuor. Je le dédie à Alain Bancquart pour son soixante dixième anniversaire ainsi qu'aux membres du Quatuor Diotima


Franck C. Yeznikian

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