"… blessed with a tuneful voice"  

 

pour clarinette en la, vibraphone, piano et sons fixés spatialisés en multiphonie.

 

 

 

       Il y a dans ma démarche de compositeur une réelle fascination pour l’image à telle enseigne que la plupart de mes œuvres reposent non seulement sur une image mais sur des textes en rapport à celle-ci, autant dire que ses multiples niveaux de lecture, autant dire sa polyphonie. Pour cette pièce qui est une commande du PESM de Bourgogne et qui fut mixée dans les studios du GRAME à Lyon lors d’une résidence, je me suis basé sur un triptyque du peintre américain Cy Twomby (1928-2011) intitulé « I AM THYRSIS OF ETNA blessed with a tuneful voice » (1977). Cet artiste qui nous a quitté l’année dernière condense un rapport à l’histoire unique dans la géologie qu’il aura dévoilée et transcrite. La moindre trace, qu’elle soit de l’ordre du tremblement de la lettre, du signe ou de l’effacement d’un frotté, pour n’évoquer ici que les indices les moins gigantesques de son œuvre, est reliée à un indice de notre histoire tant bien mythologique qu’ayant trait à la vie, via cette ligne destinale dans le trait relatant comme le mouvement sismographique de la vie d’un poète par exemple. Chez lui rien n’était jamais gratuit. Ici, l’œuvre est basée en cinq sections bien que toutes fondues dont les proportions proviennent des cinq mots retenus du titre entier. Il s’agit d’une grande trame qui s’étire sur près de 20 minutes dans laquelle le trio instrumental représenterait comme des figures en mouvement sur un fond qui lui même, à certains endroits, est la condensation en quatre voix d’une trentaine de couches superposées. La partie de clarinette, parfois écrite jusqu’aux huitièmes de tons, représente clairement la voix principale d’un sujet, d’une onde porteuse ou de son trait. Le mouvement d’ensemble qui l’emporte s’incarne dans une lente et perpétuelle déclivité comme attirée par un fond d’une gravité irrémédiable. C’est en quelque sorte ainsi que je perçois notre civilisation qui peine tant à inverser ce qui sombre d’elle à l’instar du mouvement lent d’un naufrage.

 

Pendant la composition de cette œuvre, je me suis retrouvé littéralement immergé dans l’élément liquide de l’écoute avec l’apparition d’une image. Celle d’un bâtiment naval plongeant très lentement dans une eau d’un vert profond (couleur que j’explore de plus en plus) dont certains détails de ce corps sombre du navire se trouvent illuminés par les rayons provenant d’une lumière solaire très puissante malgré la profondeur engagée. Friedrich Hölderlin lançait déjà en son temps, « du devenir dans le périssable », voilà encore plus qu’hier, (est-ce là encore de notre fonction ?), celle de pointer vers quelques lueurs et de souligner malgré tout ce qu’il y aurait encore de beauté à sauver, à préserver dans le régime des détails et de la fragilité malgré la marche irréfléchie des décisions qui valident la fin de quelque chose. J’aimerais croire à la portée de la fragilité contre la nuisance suffocante de ce monde et sa surdité grandissante. C’est aussi pourquoi ma musique et les régions qu’elle cherche à explorer répond davantage à l’obscurité et l’opaque car lorsque l’on y prend le temps et le pouls, celles-ci savent délivrer un message plus profondément inscrit que ce qui se distribue par la projection écrasante d’une lumière dévastatrice et le plus souvent aveuglante. En cela, les Lucioles seraient métaphoriquement les garantes des lueurs d’un espoir à même le pessimisme grandissant. Là où la lumière n’écrase pas mais dévoile et illumine de l’intime au cœur du son. Je dédie cette œuvre quelque part emblématique dans mon évolution à David Alan Batt qui compte dans mon cheminement. 

 

Franck C. Yeznikian, 2010

 

 

 

 

 

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